La culture comme liant social : l’exemple de la Belgique francophone

Par Laurie Hanquinet

Je voudrais vous parler de culture. Pas d’une culture élévatrice d’esprit ou créatrice de valeurs essentielles à chaque individu et à la société, ce qu’elle est bien sûr aussi, mais de la culture comme source de lien social ou, à l’opposé, comme source d’exclusion. En Fédération Wallonie-Bruxelles (Belgique), presqu’un tiers de la population est « désengagé » culturellement. Les « désengagés » sont certainement moins enclins à exercer des activités culturelles dites classiques (musées, théâtre, etc.) mais pas seulement. Ils ont également moins tendance à se rendre dans les bars, les restaurants ou, même, les espaces verts. L’observation est la même en ce qui concerne les visites aux amis, à la famille ou, encore, les contacts virtuels sur internet. Autrement dit, près d’un tiers des francophones a donc une participation culturelle quasiment inexistante.

Ceci est l’un des principaux résultats de l’étude des pratiques culturelles des francophones que j’ai menée, pour l’Observatoire des Politiques Culturelles, avec ma collègue Louise Callier et la collaboration de Jean-Louis Genard¨[1]. Soulignons toutefois que la Belgique n’est pas un cas isolé. Des résultats similaires apparaissent au Royaume-Uni et en France. Déjà, en 1994, Olivier Donnat titrait son ouvrage sur les pratiques culturelles « Les Français face à la culture. De l’exclusion à l’éclectisme ».

Comment peut-on interpréter ce phénomène de désengagement culturel ? Considérons, pour un instant, la participation culturelle comme un jeu dans lequel le hasard aurait peu de place. Ce jeu dépendrait des ressources culturelles que l’on peut mobiliser. Auparavant, le jeu se jouait autour des tensions entre une culture dite « populaire », caractérisant des catégories sociales moins élevées, et une culture dite « haute » associée quant à elle aux couches sociales favorisées. Aujourd’hui, les règles du jeu ont changé. Si les tensions entre culture haute et culture populaire n’ont pas disparu, la question n’est plus tant de savoir comment l’on va jouer, mais si l’on est de la partie. Ceux qui ne participent pas ne perdent pas seulement la possibilité de goûter à cette « haute » culture mais sont également exclus de toutes sortes d’activités culturelles banales qui sont, par essence, sociales. En conséquence, les perdants du jeu sont désinscrits du tissu social. Face à eux, les grands gagnants sont ceux qui, ayant accumulé des ressources diverses, prennent part à un grand nombre d’activités différentes et s’immergent dans des contextes sociaux et culturels variés. La partie oppose ainsi un isolement social à un éclectisme inclusif.

Suite à la montée de cet éclectisme des pratiques, le premier facteur discriminant devient le fait de participer ou non (être in ou out), au-delà même de ce que l’on fait. Ceci a une conséquence majeure qui est passée, me semble-t-il, largement inaperçue : la culture au sens large devient essentielle pour comprendre les inégalités sociales. Le culturel n’est pas une sphère détachée du reste de la société. Il est, tout au contraire, profondément social et intrinsèquement lié à l’économique. Dans ce contexte, il n’est pas étonnant qu’au Royaume-Uni, un nouveau courant sociologique, connu sous le nom de « Cultural Class Analysis », se soit développé depuis plus de 10 ans et pointe du doigt l’importance de la dimension culturelle dans les hiérarchies sociales. En Belgique francophone, mis à part quelques exceptions notables, la sociologie culturelle est restée largement minoritaire. Certaines initiatives pour développer davantage la recherche en la matière voient heureusement le jour. Toutefois, il ne me paraît pas faux de dire que, pour beaucoup, la sociologie culturelle ne semble pas avoir la portée sociale que d’autres domaines de recherche peuvent avoir. Ce constat est le même au niveau des initiatives politiques où l’on voit que, un peu partout en Europe, les budgets affectés à la culture sont rationnés. A l’heure actuelle, la culture a de plus en plus de difficulté à faire le poids face aux défis sociaux et économiques soulevés par la crise.

Si l’on s’attarde sur les pratiques culturelles, on peut se demander, par exemple, dans quelle mesure aller au musée ou au théâtre est un besoin social qui devrait être soutenu, et ce d’autant plus que ces institutions, on le sait, restent prioritairement associées aux catégories sociales favorisées. Ma réponse sera double. Premièrement, si l’on peut argumenter que tous les citoyens ne doivent pas fréquenter ces institutions (bien que cela mériterait discussion), le nœud du problème ne se situe pas là. Il s’agit plutôt de donner à chacun la possibilité de choisir d’y aller ou non. Pour cela, il faut continuer à œuvrer pour un accès égal pour tous aux ressources culturelles. Ceux qui ne participent pas ne le font pas uniquement par choix. Ce constat en appelle directement au rôle capital des instances éducatives. Notre société est caractérisée par une pluralité de choix culturels mais cela n’implique pas la fin des hiérarchies culturelles et sociales. Cette pluralité ne signifie pas que chacun ait reçu les moyens de faire ses propres tris culturels. Et c’est là que se situe la nécessité d’agir.

Ensuite, et surtout, l’enjeu ne se limite pas à la fréquentation des institutions culturelles traditionnelles, importantes certes, mais porte sur la participation culturelle dans son ensemble. Bien sûr, il est possible que certaines pratiques n’aient pas pu être identifiées par l’enquête mais cette dernière couvrait une gamme si large de loisirs et de goûts qu’il serait tout simplement erroné de rejeter l’idée de désengagement culturel. Si on prend cette définition large de la culture, il y a aujourd’hui une réelle fracture sociale entre ceux qui sont engagés socialement et culturellement dans la société et ceux qui ne le sont pas, étant mis à l’écart d’un bon nombre de contacts sociaux qui semblent ordinaires à plus d’uns. Cette division n’est pas purement et simplement le reflet de la position sociale ; d’autres facteurs entrent en jeu et rendent plus difficile la lecture des inégalités sous-jacentes. Cette complexification des mécanismes culturels a fait dire à plus d’uns que les styles de vie ne sont qu’une série de mini-niches sans relevance sociale. Notre étude démontre tout le contraire. Si on s’est éloigné de la conception classique de la culture haute, moyenne et populaire, on est également loin de l’absence de marquage social, dont le plus important aujourd’hui oppose participation et non-participation. La culture est ainsi vectrice d’inclusion ou d’exclusion sociale. En conséquence, dès lors que le lien entre culture et social est (re)mis en avant, l’isolation sociale liée à un désengagement culturel apparaît comme une priorité et suggère fortement de développer un programme d’action où se réarticulent des politiques éducatives, sociales et culturelles.

[1] Détails de la publication: http://www.federation-wallonie-bruxelles.be/index.php?id=portail_hebdo&no_cache=1&tx_ttnews%5Btt_news%5D=1048&cHash=6c0bf3296a

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